J’ai rencontré la peinture par hasard, sous la lumière d’un
soleil chaud et en compagnie d’une poussière fine et blanchâtre.
Je devais avoir une dizaine d’années et je parcourais la campagne
des alentours de mon village avec une bande d’enfants de mon âge.
Nous avions pris l’habitude de nous éloigner des dernières
maisons et d’explorer les marches de ce vaste monde, au milieu des collines
et des champs cultivés par nos parents dont nous ignorions les limites.
Au-delà du lavoir laissé à l’abandon grimpait une
route asphaltée parcourue par des voitures rapides qui pouvaient aller
jusqu’à Rome. Mais à Rome nous n’avions jamais été.
C’était déjà toute une aventure de passer le lavoir,
limite fixée par les parents à nos incursions. L’un d’entre
nous s’asseyait sur la pierre grise, polie comme de l’acier, et
balançant les jambes, s’exclamait : « Je reste ici. Je n’ai
plus envie de marcher ». Il nous regardait avec les yeux pitoyables et
avilis des abandonnés. Et nous reprenions notre course vers le monde,
un monde merveilleux d’arbres, de vignes, de papillons et de fleurs sauvages
odorantes.
Chez moi et chez mes amis, il n’y avait pas de tableaux, de vraie peinture.
A part la photo jaunie d’un grand-père ou d’une grand-mère
sur son trente-et-un pour une fête, la seule image de la maison était
celle de la Madone au-dessus de l’énorme lit des parents. C’était
toujours la même femme rosée et bien en chair, à en juger
par le visage et les mains, seules parties visibles du corps, parée d’une
précieuse étoffe azur et serrant dans ses bras un bambin aussi
rose et joufflu qu’elle, tous deux auréolés d’une
luminosité abstraite et d’un sourire perpétuel. Pour moi,
ce n’était pas une peinture, c’était la Madone à
l’Enfant Jésus, et jamais je n’aurais pu l’imaginer
autrement. Le fait qu’ils étaient peints et pas réels ne
me posaient pas de problème. D’ailleurs qu’est-ce que je
pouvais bien savoir de la différence entre la peinture et la réalité
? Différence, pour tout dire, que j’ignore encore aujourd’hui.
J’avais déjà vu dans l’église des tableaux
de saints, de Madones et de saintes, de beaux vieillards et des dames aimables
vêtues comme des princesses, des colombes et des croix, des rameaux et
des paysages noircis par une brume obscure, mais c’étaient les
saints et les saintes, ce n’était pas de la peinture. Je n’avais
pas la moindre idée de la peinture, aucun mot pour la définir.
Elle n’existait pas pour moi. Et comme la Madone de l’église
était placée si haut, noyée au milieu des angelots et des
draperies d’or animés par un vent présent et invisibles,
qu’elle était parée de la même étoffe azur,
qu’elle serrait le même enfant, je croyais que c’était
la même que la Madone de notre maison. Elle était chez nous, chez
mes amis et à l’église. Un tel mystère ne me troublait
pas. Dans ce bâtiment énorme, aux colonnes de marbre et aux tentures
de velours rouges, aux candélabres dorés, bercé par l’encens
et la musique, tout était possible. Le Mystère était toujours
présent, quotidien et il ne fallait pas se poser de questions. Toute
question, même la plus simple (« Excuse-moi, quelle heure est-il
? »), aurait résonné d’une colonne à l’autre,
d’une dorure à l’autre, jusqu’à se perdre parmi
les sourires béats des anges au vol éternel vers les cieux.
C’est ainsi qu’ignares des choses de la peinture, nous nous retrouvions
à notre grande joie à nous ébattre entre les hautes herbes,
l’océan des champs de blé, poursuivant grenouilles et papillons,
flocons des fleurs ou simplement le vent.
Un jour notre envol fut interrompu par une étrange bâtisse à
demi écroulée aux portes et fenêtres obstrués par
des planches clouées. Nous nous arrêtâmes stupéfaits.
« Et ce taudis, il appartient à qui ? » Connaître le
propriétaire du moindre brin d’herbe est vital pour les enfants
de paysans.
« Bah, à personne, c’est sûr ».
En effet, qui aurait laissé une ferme dans un tel abandon, sans cultiver
le terrain autour, sans même y avoir planté un arbre fruitier ou
un olivier. Nos pères étaient capables d’extraire jusqu’au
suc des pierres, comme disaient les rares personnes qui ne vivaient pas de l’agriculture
au village, et c’était vrai.
« Mais c’est la Commenda ! Faut pas s’approcher ! »,
cria l’un de nous. La Commenda ! La panique s’empara de nous tous.
C’était cela la Commenda…
Au village, on en parlait le moins possible. Ce que nous en savions, nous l’avions
dérobé à des phrases volantes, chuchotées, étouffées.
La Commenda était une ancienne église désaffectée,
fondée on ne sait ni par qui, ni quand, qu’il fallait éviter
comme la peste. Les paysans possédant des terrains par là étaient
tenus à l’écart comme des pestiférés et tous
ceux qui le pouvaient vendaient leur terre pour une bouchée de pain à
des Romains, autant dire « à des étrangers ».
« Si on entrait ? », s’exclama l’un de nous surprit
par sa propre audace. Un frisson s’empara de nos membres et forçant
une fenêtre, nous entrâmes.
Rien, à première vue, il n’y avait rien. Une vaste nef vide,
éclairée çà et là par des traînées
de soleil traversant le toit à demi écroulé. Neige minuscule,
une poussière fine et blanchâtre voletait légèrement.
Nous fîmes quelques pas sur le pavement de marbre recouvert de feuilles
mortes macérées par le temps. Quelle déception …
il n’y avait rien.
Un regard vers les murs et des formes bizarres se précisèrent,
des rayures et des tâches pâles se tordaient, se mêlaient,
s’unissaient en bras, en manteaux et en corps. Des fresques couvraient
les murs. Nous nous approchâmes. Je tendis la main pour les toucher. Au
premier effleurement, un morceau de crépi coloré me resta dans
les mains, juste le temps de deviner une main qui se défaisait dans la
mienne.
Nous nous en allâmes lentement pour rentrer chez nous, avec dans les yeux
l’image de ces peintures criblées par les tirs des mitraillettes,
mais ce n’était pas vraiment une découverte. Nous savions
déjà que pendant la guerre, de nombreuses personnes de notre village
avaient été fusillées là-bas.
(Extrait de : G. Buzi, Il giardino dei Principi, Massari Editore, 2000)